Espèces d’espaces, hommage

Habiter sa maison du matin au soir aiguise notre usage des espaces. Une tâche, un lieu, un moment de la journée, aller d’un espace à l’autre devient un réel déplacement, un voyage, un grand changement. Je gravirai les escaliers vers les hauts espaces du salon et je verrai du pays dans ma propre chambre. Cela dépasse la notion de pièce à proprement dite mais concerne des bouts d’espaces. Par leur disposition et leurs qualités propres, ils rythment les mouvements de la journée d’une activité à la suivante.

Seulement dans ma chambre plusieurs types d’espaces se sont délimités au fur et à mesure. Avant le gel de nos déplacements, ma chambre j’y dormais. Maintenant le lit, j’y dors mais ma fenêtre est devenue un petit bureau de lecture et d’écriture. Je peux tirer le rideau et me voici dans un micro-espace sur l’appui de la fenêtre entre le moucharabieh et le rideau bleu. Une toute petite pièce qui a sa propre lampe, son miroir, son siège et sa table. Il m’arrive même d’oublier la présence du reste de ma chambre derrière le rideau. Assise en tailleur, je peux rester des heures dans ce tout petit espace, casque sur les oreilles, réchauffée par le soleil affleurant du matin. Arrive le moment où je suis engourdie d’être pliée et repliée et je me déplace.

Comme la situation du télétravail semblait s’installer pour quelques temps, je me suis fabriquée un petit bureau à l’entrée de ma chambre. L’écran fixe rapporté du bureau tourne le dos au lit. Entre la porte et le radiateur, j’ai installé le petit tabouret tâché de peinture qu’on a si souvent voulu jeter. Sur ce plan, je peux poser un dessin et cette installation reste toujours en place. Quand il me prend l’envie de dessiner, il me suffit de m’asseoir. Plus besoin de devoir dégager un plan de travail à chaque nouvelle envie d’activité.

Dans ma chambre, mon lit prends aussi des allures de salon de lecture. Il est maintenant cerné d’étagères aux livres classés. Il ferait presque concurrence au hamac. Pourtant, ce-dernier tient une place de choix.
Le hamac a deux positions. Lâché, on s’y glisse pour se laisser bercer au milieu du salon. Suspendu à la poutre principale, il donne à voir la fleur de la charpente qui se détache sur le plafond blanc. Nombre d’histoires se content dans les nervures des poutres. Il est devenu le point stratégique quand nous sortons de table à midi. Dans sa deuxième position, il est hissé sur la poutre, il s’efface totalement et nous laisse profiter de la danse des carrés de soleil donnés par les fenêtres qui se déplacent au cours de la journée sur le tapis.
Les fenêtres donnant sur le mur de brique sont devenues des puits de soleil. Que nous soyons lovés dans le fauteuil vert à guetter chaque rayon derrière la vitre ou bien accoudés aux rambardes en lumière directe sans vitre protectrice, nous pouvons compter sur l’imagination pour remplir et vivre cet étroit espace de mille façons.

La troisième fenêtre donnant sur le jardin des voisins est réservée au soir. Nous pouvons y profiter des derniers instants de chaleur sur la peau par sa position ou tout simplement y contempler légèrement plus tard le tableau du soleil couchant. Nous ne comptons plus les couchers de soleils rougeoyant que nous réserve cette vue.
Les jours de chance, il nous arrive de dîner baignés dans cette lumière descendante de fin de journée. Elle se déplace lentement sur la table en bois rasant nos assiettes d’une lumière incandescente.
La table à manger est un bureau parfois comme elle l’a toujours été mais elle reste le plus souvent libre de tout, prête à accueillir le prochain repas ou ses préparatifs.

L’espace du salon a petit à petit été libéré de tout objet encombrant. Le piano et la table basse se tiennent compagnie d’un côté de la pièce alors que l’ampli et les chaises en extra occupent l’autre pan de mur. Les guitares sont rangées contre l’étagère et plus rien ne dépasse de notre nouveau meuble en bois. Au centre se retrouvent uniquement la table à manger et ses quatre chaises, le fauteuil vert et le canapé qui jouent une chorégraphie de tout instant sur le tapis. Multiples sont les activités qui concernent cet espace, repas, danse, sieste au soleil, lecture, conversation, guitare, film. Le salon peut être très petit et replié sur lui-même avec tous les fauteuils resserrés sur le tapis, alors propice à la discussion, au débat ou au film. Mais pour une performance, une cabane, une danse ou un simple besoin de place, il s’étire et s’étend empiétant sur la cuisine, repoussant les chaises et la table à manger. L’espace peut être si grand !

Maude

Toutes les illustrations sont extraites de mon carnet dessiné pendant le confinement – “Voyage Immobile”

Espèces d’espaces – Georges Perec – ed. Galilée

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