Un état des lieux du couple hétéro

Je suis féministe et j’ai principalement eu des relations hétéro. Je connais la vie de couple, je connais le célibat et ses multiples rencontres, et dans une situation comme dans l’autre, j’ai retrouvé les rapports de domination qui peuvent s’exercer entre les hommes et les femmes. Je tente de déconstruire tout ce qu’on m’a appris sur les relations amoureuses pour sortir du schéma normatif qu’on nous impose. Pour arriver à cela, j’ai tenté de comprendre les mécanismes sociaux qui sont en jeu. Pourquoi ressentons-nous le besoin d’être en couple pour être validé-e ? Comment expliquer ces rapports de domination ? Y a-t-il une solution pour vivre une relation hétéro égalitaire ?

LE COUPLE HÉTÉRO : UN MODÈLE PERSISTANT

Les révolutions féministes du 20ème siècle en France ont permis aux femmes de considérablement gagner en indépendance : elles ont acquis le droit de travailler et d’ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leur mari depuis 1965 et ont accès légalement à l’avortement en cas de grossesse non désirée depuis 1975. Le mariage n’est donc plus un passage obligé pour survivre économiquement et socialement. Malgré cela, le couple hétéro reste une norme à laquelle beaucoup continuent d’aspirer. Comment pourrait-il en être autrement ? Nos siècles d’histoire jouent inévitablement sur notre inconscient collectif et continuent d’imprégner la culture populaire.

« Il ne faut pas sous-estimer le besoin que nous avons de représentations – partagées par la majorité ou issues d’une contre-culture – qui, même sans que nous en soyons clairement conscients, nous soutiennent, donnent élan, écho et profondeur à nos choix de vie. Nous avons besoin de calques sous le tracé de notre existence, pour l’animer, la soutenir et la valider, pour y entremêler l’existence des autres et y manifester leur présence, leur approbation. » (1) 

Chansons et romans d’amour, comédies romantiques, vies privées des personnalités publiques étalées à la une des magazines people, nous nous passionnons pour les histoires d’amour. Le bonheur ne semble être complet que lorsqu’il se partage. Ne parle-t-on pas de « trouver sa moitié » ? Si ce constat est vrai pour tout le monde, il semble qu’il le soit encore davantage pour les femmes. Alors que les garçons sont très jeunes encouragés à vivre de grandes et belles aventures, à travers des représentations de pirates, chevaliers et chasseurs de dragons, les jeunes filles apprennent à rêver d’amour. Elles sont bien souvent princesses, vivant un désarroi duquel seul un prince viendra les sauver, et la plupart des personnages fictifs de femmes adultes rêvent de rencontrer l’homme de leur vie et de se marier. C’est ce qu’explique Noémie Renard dans son livre “En finir avec la culture du viol” :

« Que ce soit dans les magazines, à la télévision ou dans les publicités, on nous transmet des modèles positifs desquels il faut se rapprocher (la bonne épouse, la bonne amante) ou des contre-modèles qui servent de repoussoirs (la mégère, la coincée, la frigide…). {…} Précisons que l’on enseigne très tôt aux petites filles que leur accomplissement personnel passe par leur vie sentimentale et familiale. Avec de tels messages, martelés dès l’enfance, il n’est pas étonnant que les femmes prennent particulièrement au sérieux leurs relations amoureuses avec les hommes, s’en sentent responsables et s’y investissent fortement, même quand celles-ci ne sont ni satisfaisantes ni égalitaires. » (2)

Ce manque d’égalité dans la vie privée pourrait en partie s’expliquer par le manque d’égalité dans la vie publique. Les femmes sont moins valorisées au travail, la différence entre le revenu salarial brut des hommes et des femmes s’élevant à 24%.(3) Elles sont sous-représentées dans les médias ; en 2015, en France les femmes ne représentaient que 24 % des personnes que l’on entend, dont il est question et que l’on voit dans les nouvelles de la presse écrite, de la télévision et de la radio.(4) Parmi les soixante plus grandes entreprises françaises, aucune n’est dirigée par une femme.(5) En ce qui concerne le gouvernement, sur les vingt-quatre Premiers ministres de la Vème république, une seule femme occupa ce poste, Edith Cresson, entre 1991 et 1992. Et bien évidemment, pas une seule présidente de la république. D’après Eva Illouz « {Les femmes} ont moins de chances que les hommes d’affirmer leur valeur dans et par l’espace public ; le sentiment de leur valeur est alors particulièrement lié à la reconnaissance amoureuse. »(6) Comment échapper aux différences de pouvoir dans le couple hétéro lorsque l’une des deux parties considère davantage la relation comme un socle indispensable à son bonheur ? 

DES RAPPORTS DE POUVOIR INÉGALITAIRES

Au commencement, la séduction. Sur le « marché » des célibataires, les femmes ont la réputation d’avoir l’avantage. Elles se font courtiser, tenir la porte, inviter au restaurant et il est généralement attendu de l’homme qu’il fasse le premier pas. Or ce qui pourrait passer pour des gestes et situations positives pour les femmes correspond véritablement à du sexisme bienveillant, ou sexisme ambivalent, comme théorisé par Glick et Fiske en 1996.(7) Plus insidieux que le sexisme visiblement négatif, il reste néanmoins une façon de ramener les femmes à leur situation d’êtres fragiles qu’il faudrait protéger, entretenir et prendre en main. Les femmes indépendantes ayant des caractères affirmés et étant entreprenantes peuvent d’ailleurs se voir pénalisées car elles ne correspondent pas à la fragilité féminine que peuvent attendre les hommes de leurs conquêtes.

Concernant la sexualité, il serait plus aisé pour les femmes de trouver des partenaires sexuels consentants. Même si cela est vrai, parlons qualité plutôt que quantité : comme nous le rappelle l’autrice Emma dans sa BD Le pouvoir de l’amour, à propos du travail émotionnel des femmes :

« {…} la sexualité hétérosexuelle est, encore aujourd’hui, rythmée en priorité par le plaisir et l’orgasme masculins. Traditionnellement, le sexe s’arrête donc quand ce dernier est atteint, indépendamment de la satisfaction de la partenaire. Et le travail ne s’arrête pas là, puisque de nombreuses femmes prennent soin, malgré la frustration, de rassurer leur partenaire sur ses performances sexuelles soit en s’inventant un orgasme qui n’a pas eu lieu soit en minimisant leur {propre} frustration. » (8)

Elle précise son propos avec ces chiffres « Selon une étude menée par l’IFOP en 2015, 49% des femmes françaises peinent à atteindre l’orgasme durant un rapport. » et « 30% des femmes françaises simulent l’orgasme régulièrement.». Peut-on vraiment parler d’avantage lorsque près de la moitié des femmes ne sont pas satisfaites de leur vie sexuelle ? Sans oublier les possibles violences auxquelles elles sont exposées ! Outre les viols et agressions sexuelles – qui d’après les chiffres du gouvernement, sont perpétrés par un conjoint ou ex-conjoint dans 47% des cas (9) – les relations sexuelles hétéros peuvent être le théâtre de violences vicieuses car banalisées et souvent non reconnues comme telles. Noémie Renard en parle en ces termes :

« Certains hommes peuvent réprimer leur conjointe si elle refuse leurs avances, lui faire la tête, la faire culpabiliser, ou lui dire qu’elle est anormale ou frigide. Ce type de comportement est généralement regroupé sous le terme de « coercition sexuelle » par les chercheurs et chercheuses qui étudient ce phénomène. » (10)

Nous pourrons y ajouter le tristement banal fait d’insister après un premier refus, héritier du fameux “devoir conjugal”, qui, s’il n’est jamais apparu de manière explicite dans le code civil, constitue encore aujourd’hui une prérogative au bon fonctionnement du mariage, et son manquement une faute pouvant être invoquée en cas de divorce.  En bref, la sexualité pour les femmes n’est pas toujours le terrain de jeu si désirable qu’on nous vend sur le papier et est bien souvent un autre domaine de la vie de couple dans lequel elles sont lésées.

En ce qui concerne la vie quotidienne, l’état des lieux n’est pas plus réjouissant. Les femmes prennent encore aujourd’hui en charge la majorité des responsabilités du foyer. Selon une étude Insee, en 2010, les femmes effectuent 71% des tâches ménagères et 65% des tâches parentales.(11) On pourrait croire qu’il s’agit d’une nette amélioration, qui ne cesse d’augmenter au fil des décennies, mais il faut savoir qu’« Entre 1986 et 2010, le temps domestique des hommes n’a augmenté en moyenne que de 17 minutes par jour. ».(12) 

Il y a bien sûr un problème d’éducation et d’exemples donnés aux enfants, mais pas seulement. La plupart des hommes savent très bien s’occuper de leur logement quand ils vivent seuls, mais quand ils le partagent avec une femme, ils semblent oublier tout ce savoir acquis : « Quand un couple hétérosexuel s’installe ensemble, le temps de travail ménager de l’homme est divisé par deux et augmente d’une heure par jour pour la femme. »(13) 

En ce qui concerne la charge émotionnelle, les femmes sont bien souvent garantes des liens entretenus avec la famille –  souvent même les deux familles – et avec les ami·es. Mais aussi de la charge émotionnelle de leur couple, étant majoritairement à l’origine des petites attentions et des conversations visant à exprimer ses émotions – ces dernières pouvant malheureusement être interprétées comme pénibles par les hommes.

SORTIR DE LA NORME

Tous ces éléments dressent un tableau plutôt négatif des relations de couple hétéro, principalement pour les femmes. Malheureusement il est si courant et banalisé qu’il est bien souvent considéré comme normal pour la plupart d’entre nous : « L’amour romantique a fini par être envisagé non seulement comme une pratique culturelle reproduisant l’inégalité de genre, mais aussi comme l’un des mécanismes principaux par lesquels les femmes sont censées accepter (et « aimer ») leur soumission aux hommes. »(14) De nombreuses femmes se conforment à cette situation, se prêtent au jeu, puisque ce sont les règles proposées et qu’il est difficile d’en imaginer de différentes. D’autres, à force de relations qui ne leur conviennent pas, de discussions, de lectures, décident de remettre en question l’ordre établi et de ne plus accepter d’être mise dans cette position. Il peut intervenir une dissonance cognitive : « En psychologie sociale, la dissonance cognitive est la tension interne propre au système de pensées, croyances, émotions et attitudes (cognitions) d’une personne lorsque plusieurs d’entre elles entrent en contradiction l’une avec l’autre. »(15) Car on a beau essayer de changer de modus operandi pour gérer notre vie amoureuse, d’y apporter beaucoup de réflexions, il reste toujours cette petite voix issue de notre éducation, familiale et culturelle. Pour parer à cela, des femmes ont décidé d’explorer d’autres options.

Certaines font le choix de rester seules, comme le montre le mouvement #NoMen2019 lancé il y a bientôt deux ans sur les réseaux sociaux. Une résolution souvent prise pour se recentrer sur soi et apprendre à être heureuse sans attendre la reconnaissance et la validation d’un regard masculin. Contrairement au cliché de la vieille à chats, aigrie de n’avoir jamais pu se marier, ces femmes revendiquent fièrement leur statut de célibataire heureuse, qui leur permet d’avoir plus d’indépendance et de temps à utiliser comme bon leur semble. Emma Watson semble être devenue leur porte-parole, après ses déclarations à Vogue UK en avril 2020 : “Cela m’a pris un long moment, mais je suis très heureuse {d’être célibataire}. Je l’appelle être en couple avec moi-même.” (16)

D’autres, étant bisexuelles, décident de n’avoir des relations amoureuses et/ou sexuelles qu’avec des femmes, comme le revendique Virginie Despentes. Après des années à vivre des histoires avec des hommes, elle a été en couple avec une femme, et choisi de ne plus revenir en arrière « C’est un grand soulagement pour moi de ne plus être dans l’hétérosexualité. »(17) Selon un rapport IFOP de 2017, 13% des femmes seraient attirées surtout par des hommes mais aussi par des femmes, chiffre qui grimpe à 20% chez les 25-34 ans.(18) Quand on sait que les lesbiennes atteignent l’orgasme 74,7% du temps, il y a peut-être matière à réfléchir.(19) Au-delà du plaisir sexuel, pour Noémie Renard, le fait de coucher avec des hommes revient pour les femmes :

« à avoir une sexualité avec des personnes qui auront, en général, davantage de pouvoir qu’elles – pouvoir politique, économique, etc. En effet par rapport aux hétérosexuels, les couples lesbiens et gays sont plus égalitaires, notamment en terme de différence de salaire et de partage des tâches domestiques. » (20)

Enfin il y a celles qui, malgré une déconstruction assez poussée, persistent dans l’idée d’avoir une vie amoureuse hétérosexuelle en essayant pour autant de ne pas renier leurs idéaux sur le sujet. Elles sont plus vigilantes dans le choix de leur partenaire, font certainement quelques concessions, mais surtout elles décident d’éduquer. Avec patience, diplomatie et déployant souvent des parades ninjaesques pour faire passer leurs messages sans brusquer l’égo de leur conjoint – toujours cette charge émotionnelle, mentionnée plus haut, doublée de l’appréhension d’être une “casseuse d’ambiance”(21) – elles s’ajoutent une charge éducative qui peut être extrêmement chronophage et très ingrate. Comme le résume très bien Virginie Despentes « {…} je comprends qu’on puisse avoir envie d’avoir affaire à des mecs hétéros. Certains d’entre eux sont cool, charismatiques, sexy, talentueux, charmants. Mais ça peut rendre complètement dingue d’être féministe et hétéro aujourd’hui, non ?” (22)

CONCLUSION

Il n’est jamais facile d’aller contre la norme ; choisir la remise en question et la révolte, c’est épuisant, souvent démoralisant et sur ce sujet, cela peut être un parcours relativement solitaire. Même si l’on voit la situation évoluer, les hommes ayant entrepris un travail de déconstruction se font rares et nous avons déjà bien assez de boulot avec notre propre déconstruction ! Se défaire de notre petite voix est un long chemin, sans oublier les voix bien réelles, celles de nos parents, ami·es, et la plus grande de toute, la pression sociale ! Alors quelle est la solution ? Choisir la voie facile, celle qui garantit notre validation sociale ? Ou faut-il se battre et s’affranchir de la norme hétéro pour être pleinement heureuse ? Le bonheur hétérosexuel est-il vain ? Je n’ai évidemment pas la réponse, mais conclurai sur cette citation de l’autrice Irina Dunn : “Une femme sans homme, c’est comme un poisson sans bicyclette.”

Alice Murillo

  1. « Sorcières, la puissance invaincue des femmes » de Mona Chollet, éditions Zones, p.52
  2. « En finir avec la culture du viol » de Noémie Renard, éditions Les petits matins, p.114
  3. Article du Figaro du 8 mars 2020 : https://www.lefigaro.fr/conjoncture/8-mars-les-inegalites-economiques-hommes-femmes-en-quatre-points-20200308)
  4. Article INA du 4 mars 2019 : https://larevuedesmedias.ina.fr/mesurer-la-place-des-femmes-dans-les-medias-et-apres
  5. Article France Info du 9 mars 2020 : https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/c-est-mon-boulot/seulement-trois-femmes-sur-120-dirigeants-dans-les-plus-grandes-entreprises-francaises_3838909.html
  6. « Pourquoi l’amour fait mal » de Eva Illouz, Editions du Seuil, p.258
  7. Glick, P et Fiske, S. T. The ambivalent sexism inventory: Differentiating hostile and benevolent sexism. : s.n., 1996, Journal of Personality and Social Psychology, Vol. 3, pp. 491-512.
  8. “Le pouvoir de l’amour” d’Emma, issue du recueil de BDs “La charge émotionnelle”, éditions J’ai lu
  9. Les chiffres 2018 de référence sur les violences faites aux femmes : https://arretonslesviolences.gouv.fr/je-suis-professionnel/chiffres-de-reference-violences-faites-aux-femmes#:~:text=Les%20violences%20au%20sein%20du,violences%20au%20sein%20du%20couple.
  10. « En finir avec la culture du viol » de Noémie Renard, éditions Les petits matins, p.110
  11. Sondage Insee, 2015 : Le temps domestique et parental des hommes et des femmes : quels facteurs d’évolutions en 25 ans ?
  12. « Les couilles sur la table » , Victoire Tuaillon, éditions Binge audio, p.119
  13. “Le pouvoir de l’amour” d’Emma, issue du recueil de BDs “La charge émotionnelle”, éditions J’ai lu
  14.  « Pourquoi l’amour fait mal » de Eva Illouz, Editions du Seuil, p. 321
  15. Définition Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Dissonance_cognitive#:~:text=En%20psychologie%20sociale%2C%20la%20dissonance,’une%20avec%20l’autre
  16. “It took me a long time, but I’m very happy [being single]. I call it being self-partnered.” Vogue UK, 15 avril 2020 : https://www.vogue.co.uk/news/article/emma-watson-on-fame-activism-little-women 
  17. Article Buzzfeed : https://www.buzzfeed.com/fr/mariekirschen/virginie-despentes-cest-un-grand-soulagement-pour-moi-de-ne
  18. Étude Ifop pour Référence Sexe réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 14 au 17 décembre 2016 auprès d’un échantillon de 2 003 femmes, représentatif de la population féminine âgée de 18 ans et plus.
  19. Journal of Sexual Medicine : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/jsm.12669
  20. « En finir avec la culture du viol » de Noémie Renard, éditions Les petits matins, p.108
  21. “Casseuse d’ambiance” comme le sous titrait Valeurs actuelles dans son numéro de mars 2020, sur “Comment les féministes sont devenues folles” {sic}

22. Article ID Vice :  https://i-d.vice.com/fr/article/mbgb9y/virginie-despentes-tu-nas-qu-devenir-lesbienne

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